S’ARRÊTER, SENTIR LA PITIÉ
Encore une fois je me mets à tracer ces quelques lignes, peut-être pas les écrire, ma main tremblote au fait depuis qu’on a limité nos vers à 20 à cause d’un virus pourtant dans des prisons se trouvent de milliers d’hommes innocents entassés. Je ne sais pas au moins si vous les lirez. Mais cela m’inquiète moins, inévitablement vous finirez par les lire si vous avez de la chance. Puisqu’il sera un temps où vous les chercherez sans les trouver. Et pour ça, il y a bien une « jurisprudence » ; les gens boudaient les cultes sachant qu’ils sont toujours là pour nous. Aujourd’hui ? Ils manquent où aller le dimanche. Où sont passées leurs occupations ? Les gens séchaient les cours pour leurs deals, aujourd’hui ils n’ont plus de deal, ils ont la nostalgie du Magister…Mes articles sont très longs, me disent-ils. Il vient un temps où vous chercherez cette longueur sans la trouver. Il vient ce temps.
La question du Corona Virus(je ne citerai nulle part son autre nom là qui ressemble à un code nucléaire) m’avait personnellement moins préoccupé. Je ne sais pas pourquoi. Mais je commence à en savoir la raison, et c’est bien une raison globale. L’on se sent de moins en moins préoccupé par des questions qui ne nous sont pas directement adressées. Aujourd’hui l’angoisse gagne les âmes, les villes, les pays et surtout les portefeuilles. On dirait un monde à l’agonie, des espoirs aussi qui agonisent. Même les plus petites entités qui sont pour la plupart coupées de préoccupations du monde sont aujourd’hui touchées et les conséquences y sont bien évidentes. Bref, l’angoisse conquiert tous et partout.
Un fléau du nom de Corona dont on ignore la déclinaison grammaticale et ne détient aucun visa met pourtant tous les pays à genou en passant d’une frontière à une autre. Les grands comme les petits, les plus malins et les plus stupides, des citoyens ordinaires comme les citoyens extraordinaires (ceux qui exploitent cruellement les dits citoyens ordinaires).Avec ce virus, il n’y a aucun sentiment d’injustice. Tout le monde se sent concerné mais…avec amertume bien sûr.
Mais, à quoi nous ferait penser un tel virus ? Les leçons à tirer de ce ravage ou à retirer de nos savoirs modelés ?
Dans un monde où tout le monde court après la montre, dans un monde où on donne place à la culture du chiffre, dans un monde où se parler est une aubaine ,dans un monde où le travail épuise tant qu’il ne rémunère, dans un monde où la famille est absente de nos pensées, dans un monde qui a cessé de s’écrire comme ça « monde » pour s’écrire comme ça « m0nde » comme pour dire que tout se mesure désormais par rapport à 0,…Il me semble juste que le Corona Virus nous impose de nous arrêter. Nous arrêter peut-être pour nous replacer dans nos faiblesses ou amortir nos forces. Nous arrêter et nous asseoir en famille contre notre gré. Etre obligé de se parler parce qu’on passe des heures sèches désormais ensemble au salon, voir impuissamment comment l’argent se perd, voir comment les bourses s’effondrent, voir même comment un PDG d’une flotte aérienne n’a plus la liberté de voyager malgré plusieurs jets à sa possession, voir comment les réunions qui pré fabriquent nos destins sont annulées dans les ultimes secondes.
Il fallait bien que Corona Virus nous pousse à être à la page et pas seulement à l’écran. D’être attentif aux infos à la radio plutôt qu’être accros aux pornos, de rentrer en nous-même et se demander qu’est ce qui arrive à l’humanité.
En ce jour, les rues désertes me font peur, mais en même temps elles me font dire que cette fois les gens sont dans l’obligation de méditer ; ce qui manque à l’homme au majuscule du 20ième siècle.
En effet, entre course derrière la montre et culture du chiffre comment avoir du temps pour méditer ? Eh bien, Corona Virus nous l’impose aujourd’hui. Et que vous le vouliez ou pas vous allez méditer, d’ailleurs vous méditez déjà.
Corona Virus nous permet aussi de nous interroger et cesser de croire qu’on a déjà toutes les réponses même à des questions non encore posées. Les scientifiques comprennent cela avec moi d’ailleurs. Même les politiques sanitaires anticipatives n’ont pas pu prévoir une riposte à un cas qui se présenterait de cette manière. Même les nations les plus prévoyantes sont surprises et dépassées par cette pandémie.
Mais que nous apprend encore Corona ?
Je laisse la place au monument de la littérature africaine Cheick Amidou Kane pour nous le dire : « Nous (le monde noir et l’Occident) n’avons pas eu la même histoire mais nous aurons le même avenir. Rigoureusement. »
Ah oui, bien que certaines nations se sont attribuées le primat sur la vie de milliards de citoyens du reste du monde qui vivotent, Corona virus nous lance dans une guerre et curieusement nous sommes dans le même camp, même quand ce n’est pas à arme égale. Ici nous avons la même tenue, celle en couleur de l’humanité. Pourquoi ne pas se revêtir de cette même uniforme dans d’autres guerres où la vie d’un de nos semblables est en danger ? Peut-être après Corona, nous serons aptes à porter de nouveau nos âmes.
Et je dis bien APRES. Après, parce que je crois qu’il y aura un après Corona et la vie reviendra. Les marchés seront de nouveau vivants, les rassemblements seront encore présents sur nos agendas, les stades referont des pleins. Les portes des églises seront rouvertes, les croyants applaudiront, jubileront, remercieront l’Omnipotent, …mais est-ce que nous rouvrirons aussi nos cœurs cette fois pour nos semblables ? Ou ce sera la routine ! Alors, peut-être là, Dieu sera partagé entre colère et pitié. Soit il pardonnera pour nous aimer, soit il frappera pour nous délivrer. Peut-être aussi là, il détruira toutes les églises pour reconstruire l’humain. En toute évidence, qui vivra verra.
J’ai fini, à bientôt.
Mais, et si le prochain virus nous obligerait d’éteindre nos téléphones ?????Apprenons avant le drame.
Par Jacinthe MAARIFA
illustration: Binet Paul & Elisha ABUMBA

