
Par Jacinthe Maarifa DUICKEM
Patrice, comment vas-tu ? Ça fait pratiquement 60 ans que tu es silencieux ! Pauline, ta tendre épouse t’a-t-il enfin rejoint dans ta joie éternelle ? En tout cas vraiment moi je vais mal; celle qui serait ma Pauline m’a largué au début de ces sept jours, alors je dors en pleurant ! Mais bon, qui vivra aimera.
Patrice, je ne vois plus ton fils François, peut-être a-t-il choisi être le fils d’un héros et pas d’un leader. C’est un choix quand même, et aussi longtemps que quelqu’un prendra un choix en toute liberté, je le respecterai. Au fait, chacun a sa manière de soigner ses plaies. Certains les sèchent, d’autres les pansent. Ceux qui ne peuvent rien, les laissent léchées par des chiens. Et c’est notre cas Patrice.
Depuis ces 60 ans que tu n’es plus à nos côtés, nos blessures sont léchées par des chiens, parfois les nôtres, parfois ceux venant des savanes lointaines.
Et je vais mal Patrice, le Congo va mal.
La fameuse région verte de Beni est devenue un abattoir, les bouchers ont des machettes visiblement légitimées par l’indifférence nationale. Les plus résistants d’entre nous sont en prison à la place des bouchers. L’armée et la police obéissent aux ordres d’en haut, que ça vienne d’un chien ou d’un homme, on a réussi à monter la police et l’armée contre leur peuple. On est devenu violent dans notre langage, mais Patrice, qui peut vivre au Congo et aboyer comme un mouton ? Le Kivu est devenu une zone rouge .Et comme toi, tous les désobéissants sont anéantis. Même quand leur désobéissance nous est salvatrice.
Patrice, les Présidents ici se succèdent mais ils sont de la même espèce. Parfois ils font front commun, parfois ils sacralisent leur megestion et en font des perditions sacrées. Les députés se battent impunément au Parlement pour le pouvoir quand les électeurs sont obligés de mettre leurs espoirs en confinement.
Patrice, ici les Professeurs sont devenus mal éduqués, pour ça ils sont jaloux de nos enfants, ils ouvrent les boites de nuit et ferment des écoles. Oui, parce qu’ils n’ont pas à payer les enseignants mais ils ont des milliers de dollars à noyer dans la bière et entasser entre les jambes de celles qui savent clignoter les yeux. Ils n’ont pas besoin d’avenir, ils cherchent leur argent, le plaisir. Ils soignent leurs poches même quand c’est le peuple qui est aux soins intensifs. Ils sont sadiques Patrice, ils sont sans cœur. Malheureusement l’ironie de l’histoire fait qu’ils s’appellent tous lumumbistes ! Et je pleuuuuuuuuuuuuuuuuure !!!Ici pour légitimer son infamie, il faut t’évoquer Patrice. Tes portraits sont plaqués sur les murs de sang dans leurs bureaux. Même ceux qui t’ont tué disent être chefs de file de ton idéologie, d’ailleurs certains en ont fait une théorie. Et pourtant ils ne croient pas en la grandeur du Congo et tu le sais. Ils vendent le pays aux enchères, ils ne sont pas nationalistes. Ils lèchent nos plaies et y crachent du venin. Contrairement à toi, ils veulent nous voir mourir et régner. Le Congo ne compte pas pour eux comme leurs comptes, et malheureusement ils crient : « Nous sommes Lumumbistes ! », Kachiba !!!!
Patrice, peut-être que tu l’as appris. Avec tout ce qui se passe ici c’est ta dent qui a fait la Une de RFI. On veut la restituer et on en fait l’éloge de la gentillesse comme si c’était un privilège et non un impératif pour eux. Mais quoi qu’il en soit, toi-même tu sais qu’on n’en a pas besoin. Tu aurais déjà réagi Patrice. Je te connais bien, tu ne pouvais pas rester indifférent face à la crasse qu’est devenue ta terre. Tu aurais déjà réagi de là Patrice. Tu aurais frappé fort ! Mais ce n’est pas de ta faute. Surement tu ne vois rien, tu ne le vois pas. Avant de te ravir ta vie ici, on t’a d’abord ravi tes lunettes. Oui, parce que ta vision nous était Vie. Ils savaient que tu ne pouvais pas réagir sans voir ce qui se passe. Ils savent aujourd’hui que tu ne peux pas réagir face à notre malheur sans que tu ne voies. Alors ils nous donnent ce dont nous n’avons pas besoin, une dent.
Non, nous, nous voulons tes lunettes. Ils les gardent et ils nous les doivent. Alors on demande tes lunettes, on en exige la restitution pour qu’on te les remette et que tu voies ce qui se passe ici. Quand tu auras vu ce qui se passe ici je sais, je sais que tu réagiras pour rabaisser les cannibales au pouvoir et donner sourire à ce peuple qui arrose chaque fois ta mémoire pour qu’elle ne tarisse jamais. Alors, sur nos mains tes lunettes !!!C’est notre objet de conquête maintenant.
Patrice, je dois te laisser, je dois aller pleurer. Passe mon salam à Mbuza Mabé, Mamadou, Nkulula, Chebeya, Kapangala, Mukendi, Amboise Boimbo et à tous ces compagnons que je vois à tes côtés. Dis-leur de ne pas trop s’inquiéter ; Maarifa vit encore.
A bientôt Patrice

