JE RENTRE À L’ECOLE QUI DOUTE

Il est 5h00 ! Je suis Zaina, âgée de 6ans ou 7ans je ne sais plus. Comme d’habitude j’attends, somnolant, les va-et-vient de Papa qui se réveille d’habitude à 4h30 pour se préparer à sortir déjà pour son lieu de service. Mais bien qu’agacé par mon lourd sommeil, je sens quand même plus de bruits que d’habitude. Semble-t-il, quelqu’un voyage ici !!!
Mais ce n’est pas le cas. Depuis trois minutes la grande sœur vient de me faire sortir du lit. Elle m’annonce que c’est la rentrée scolaire.
Dis donc, l’école existe toujours ? Ça revient d’où ? On nous a annoncé pourtant que c’était définitivement fini, que nous allions être désormais acteurs de notre propre formation, que nos parents devraient créer des écoles dans nos maisons. Mais on me dit de rentrer à l’école.
Je me rappelle bien que l’on m’a inscrit en première année l’an dernier. La joie était bien immense de pouvoir aller là où mes ainés se dirigent depuis des années.
Mais souvenez-vous ;la joie a était brève. Après un mois d’accoutumance à cette vie dans laquelle on se réveille avec un visage pale qui se détend dès qu’on voit le sourire de ses petits camarades à l’entrée de l’école, eh bien un mois après ,les enseignants ont refermé les classes. Ils ont dit qu’ils n’avaient plus besoin de nous si nos parents arrêtaient de les payer. Ils ont dit que la gratuité promue par l’Etat n’était qu’un mot vide, qu’ils ne voyaient pas ses effets, que c’était synonyme du visa à leur misère. Et nous sommes restés à la maison très longtemps encore, le temps qu’ils discutent, négocient sur notre sort.
C’est à ce moment-là que nous nous sommes rendus compte avec mes copains au quartier que nous n’avions jusque-là rien appris qui puisse nous rendre fiers de nous, à part bien sûr ces animations au rassemblement qui font oublier la faim d’hier soir. Dieu aidant, l’on nous a informé que les enseignants avaient besoin de nouveau de nous. Nous sommes donc repartis, plus enthousiastes encore, à la conquête de ce beau sourire qu’on affiche même ventre creux.
Mais je suis du Nord-Kivu, de Goma, de ce beau pays trempé dans le sang sous l’indifférence du monde. Au nord de notre province, dans la région de Beni, une série de massacres des populations civiles a eu lieu. Ainsi les gens ont réclamé le départ des casques bleus de l’ONU les estimant passifs. Beaucoup de couches se sont impliquées dans cette mobilisation, y compris les universitaires et nos ainés élèves. Pendant des semaines, des cailloux pleuvaient sur les toitures de nos classes pour arrêter l’école et faire de ça un moyen de pression. Nous ne pouvions pas encore une fois aller dans nos classes. C’est ainsi qu’une nouvelle suspension des cours nous a été imposée particulièrement ici chez. Nous sommes restés encore à la maison pendant près d’un mois.
Nous avons véritablement repris le chemin des cours en Janvier 2020.Certains ont eu droit aux examens, et d’autres non, puisque n’ayant ce sur quoi être examinés. Nos instituteurs nous ont fait comprendre qu’il fallait maintenant courir derrière le temps pour récupérer le temps perdu. Nous avons alors retroussé nos manches et d’autres ont enlevé leurs chaussures et les ont pris par la main. Moi j’ai pris mon pardessus et l’ai serré à la hanche. On s’est donc préparé pour la course et chacun de nous voulait en être premier. Mais l’on nous a surpris !On nous a expliqué qu’il ne s’agissait pas d’une course à pied mais plutôt une privation des congés et vacances pour rattraper le temps perdu. En tout cas ça ne causait aucun problème, nous étant venus pour étudier même tout le temps.
Mais quand on remettait nos chaussures aux pieds et que je portais de nouveau mon pardessus, Corona virus est survenu. Il a tout arrêté le fameux virus. Il a mis à genou les puissants, même notre instituteur qui semblait très fort avec sa chicotte à la main n’a rien pu. Face à cela nous sommes restés donc à la maison. De longs mois de vacances ,et nous avons finalement été convaincus que l’école a été emporté avec Corona virus.
Mais la semaine dernière l’on a fait appel à nous pour aller prendre nos résultats et voir si on a monté de classes ? Je m’interrogeais déjà sur la source de nos côtes , sachant que nous n’avons pas eu une année normale. Mais j’étais parti trop loin. Un autre problème était pourtant devant nous. Avec mes grandes sœurs, le Directeur nous a informés que nous ne pouvions accéder à nos résultats car n’ayant pas encore payé les frais scolaires. Tiens !le Président n’a donc pas déclaré la gratuité effective de l’enseignement au niveau primaire ? Je n’ai pas beaucoup de mots à vous dire, faites mieux d’aller discuter avec votre Président, a rétorqué le Directeur ! Donc la gratuité était une illusion ! Nous sommes rentrés donc déçus, ne sachant pas si l’on a monté de classe ou non, via un sentier des doutes.
Ce matin l’on me réveille pour repartir vers cette école qui se tape de nous, vers cette école qui doute entre sa mission sociale et l’accumulation du bénéfice, cette école qui doute même de son efficacité, on me réveille pour repartit vers cette école qui doute même de son calendrier, cette école qui ne sait même pas si le Coronavirus qui a fermé ses potes est définitivement éradiqué, cette école qui doute de son amour de la science. On me réveille pour aller dans ces classes qui doutent de leur générosité, vers cette école qui doute même de sa gratuité, vers cette école qui doute de sa formation.
Mais c’est bien étrange ce matin, on me dit d’y aller pourtant je n’ai reçu aucun objet scolaire. Tous mes objets classiques, nous avons joué avec durant le confinement. Maman me dit d’y aller seulement, que par chance, je pourrais m’éclipser et échapper à la vigilance des recouvreurs. Mais m’éclipser dans quelle classe ? Suis-je resté en Première année ou je suis maintenant en Deuxième ? Personne ne le sait. Pas envie d’y aller, pas envie d’aller à l’école qui doute d’elle-même. Pas envie d’y aller avec un sachet noir dans lequel maman me lie quelques feuilles de papiers. Zaina, l’essentiel c’est de noter, me dit-elle ! Elle est brave cette femme ! Elle ne s’avoue jamais vaincue. Mais Papa m’a entendu de loin me poser toutes ces questions. Alors j’entends sa voix roque qui m’effraie un tout petit peu mais qui me rassure tout autant : « Ma fille, vas-y. On ne sait jamais. Pour le moment ils ont besoin des gens qui ont des diplômes. Mais qui sait ? Peut-être que bientôt ils auront besoin des diplômés. Insh’allah ! ». J’ai compris. J’y vais ce matin pour douter avec elle aussi.

Par Jacinthe Maarifa DUICKEM
