
Salut mon vieux Monsieur. J’espère que vous allez bien. Je sais que comme toujours la lune ne semble pas faite pour vous. Vous avez du mal à entonner « au clair de la lune » avec vos gamins gentils. Mais entre mon savoir et mon espoir se place bien la conscience de votre résilience.
Avant de creuser la vie à la lumière de ce poste de Albert ISSE qui parle encore de vous ce matin, Mon beau Monsieur, depuis des années vous m’avez appris à vouvoyer les adultes. Je n’ai jamais su pourquoi, pourquoi le bon Dieu le créateur je le tutoie mais des hommes mortels me veulent l’honneur d’être vouvoyés. Je ne l’ai jamais su, peut-être vous non plus mais, pour le moment je vous salue.
Maintenant, de loin sur mon sentier, j’entends vos cris, parfois de colère, parfois de détresse .Ils viennent de partout, parfois en bleu-blanc, parfois en noir-blanc ; ;en tout cas pas des cris roses .J’entends ces cris mal nasalisés, oui parce que la poussière de la craie a bouché vos narines. Vos échos transpirent la pitié et la survie de votre progéniture saigne, saigne à mort. Un chemin de crois depuis une année déjà,depuis que votre vie et celles et de vos familles sont vendues aux enchères parce que le Prince a décidé désormais que vos efforts deviennent gratuits, qu’ils soient payés en monnaie de signe, que vous vocifériez jusqu’à l’écoulement nasal sans êtreentendus. Et depuis lors, depuis hier, personne ne vous voit. Face à vos élèves on vous a imposé une guerre, face à leurs parents on vous a présenté en loups. Et l’éducation est devenue subitement une jungle. Il n’a même pas fallu tout un lustre pour la mettre par terre. Les horaires se limitent désormais à la matinée, la grève est la deuxième heure, le repas de midi est devenu la récréation. Et le pays suinte, il suinte sur les pavés de l’indifférence, il suinte sur des promesses stériles, sur l’incompétence légitimée, il suinte sur une impuissance nationale, sur la continuité d’une gouvernance sadique depuis trois décennies maintenant, un système éducatif matraqué,une nation à l’agonie.
Mon vieux Monsieur, je m’interroge depuis comment vous concevez qu’ailleurs toujours sur cette terre des hommes, un professeur n’envie pas un ministre. Mon beau Monsieur, sans prétention, j’ai la triste certitude que vous ne pouvez maintenant pas sauter le poste d’un jardinier du Ministre, votre ancien disciple. Oui,parce qu’ici la règle est « Aux grands hommes la patrie non reconnaissante ».Puisque ce sont vous les Grands. Ce sont vous les Grands qui formez tous ces petits au perchoir ou à l’hôtel du Gouvernement qui n’ont que comme seule fierté aujourd’hui les innombrables pairs de vestes. Et ce sont vous les Grands qui apprenez à prendre la parole en public ces bonshommes en toge qui incarcèrent nos espérances. Ce sont vous les Grands qui façonnez le Grand Congo. Malheureusement pour eux vous n’êtes que des rébus, vous ne méritez pas un sourire sincère, vos familles n’ont pas de droits ;vous êtes les damnés de la craie.
Et depuis maintenant des jours vous semblez l’avoir compris. Vous vous sentez déjà condamnés et n’avoir plus rien à perdre et vous faites l’inimaginable. Tels des condamnés à mort, vous avez la colère des damnés de la craie ; vous prenez pour élèves seuls les plus offrants et mettez au fond, à l’écart ces pauvres enfants candides que vous appelez insolvables, vous faites le tri entre les devoirs à domicile selon que l’enfant est financièrement en ordre ou non, vous harcelez vos « insolvables »,les traumatisez, les anéantissez pour un temps, parce qu’ils n’ont rien.Parce qu’ils ne se sont pas encore acquittés, parce qu’à cause du Gouvernement ils vous doivent. Ils vous dressent contre eux tels des prédateurs. Vous décidez de leur faire subir le sort que vous subissez depuis longtemps, leur ravir leur dignité.
Et ces gosses n’ont plus la joie d’apprendre comme la mienne à l’époque dans vos classes, la science leur parait comme un venin , ils en veulent à leur âge, à leurs pères, et à la manière de Leader BYEMBA je ne m’étonnerai pas de les voir dire qu’ils maudissent celui qui a créé l’école mais qu’ils le pardonnent à chaque recréation. Mon vieux Monsieur, je doute encore que vous acceptiez de former des nuls pour l’avenir, que vous acceptiez de commettre l’irréparable pendant que vous uniquement allaitaientencore notre espoir ;comme tous les autres secteurs de notre maison commune, vous finissez par accepter de substituer à la culture de l’intelligence celle de l’ignorance friquée, celle de l’incompétence facturée.
Mais vous êtes les mieux placés pour vous ressaisir ;renoncer à l’ouverture des prisons et à la fermeture des écoles. Vous êtes les mieux positionnés pour lire le temps et être à l’écoute des chants sages d’oiseaux et vous dire dans votre fort intérieur : RESISTANCE ENCORE,ON Y EST PRESQUE,vous rappeler que l’amour que vous aviez pour nous,pour ceux encore sur vos bans, vous rappeler que l’amour, même face à l’ingratitude, est capable de tout changer. Et vous rappeler comme Ghislain Kalwira et moi le soulignons, insistants, dans quelques lignes du grand spectacle de l’année 2020 KAULI: « Vengeance ni gari ya carton tu, ata utiye amo carburant » ; comme pour dire que même en y mettant du carburant, la vengeance reste une bagnole en carton. Aucun argument, noble soit-il, ne donnerait carton blanc à la séquestration des enfants innocents, étonnés de se retrouver dans un pays que vous, adultes de ce pays, avez mis pendant des années à terre avant qu’ils ne soient congolais.
Mon chez vieux Monsieur, je puis assez parler pour l’amour que j’ai pour vous et pour cette patrie, mais comme le dirait Valery Giscard d’EINSTEIN qui s’en va en laissant venir Heineken à moindre coût ; Je n’ai pas le monopole du cœur.
Toute fois j’aimerais que vous et tous vos compagnons de craie le sachiez au moins : « Chaque fois que je me lève très tôt le matin, je suis très fier de vous. Ne baissez jamais les bras. »
Au revoir.
Texte: Jacinthe MAARIFA DUICKEM
